Portrait par Laurent Cachard, écrivain 

Rien n'a changé, sinon qu'aujourd'hui j'approche la soixantaine, que ma silhouette a un peu changé et que je ne suis plus riche matériellement parlant ...

 

L'INLANDSIS QUI L'APPELLE

Franck Gervaise a souvent des problèmes de riches, et ça le contrarie. On pourrait envier – si l'on était du genre – à ce jeune quinquagénaire sa beauté, sa ligne, son élégance et, par dessus-tout – puisque la beauté, selon le dicton populaire, ne se mange pas en salade – son talent. Peintre, Franck l'est depuis la Maternelle : à trois ans, mis face à des feuilles plus grandes que lui, il s'est imaginé peintre et ça ne l'a pas quitté, depuis. Ça l'a accompagné dans ses études d'architecte, à Rennes, lui, le gamin de Coutances, élevé en milieu rural et ouvrier par des parents aimants et discrets, qui l'auraient bien vu pilote de chasse mais le garçon ne savait pas compter. Ce qu'il doit à sa terre d'origine, lui, le Breton d'adoption, c'est un ancrage solide et le sens des réalités, malgré les apparences. Quand il perçoit une image, une possible aquarelle, s'il ne peut la peindre in situ, il s'en saisit, l'ancre, s'il le faut, par le biais de la photographie puis la projette sur son ordinateur. Là, emmitouflé dans son pashmina cachemire, il trace d'abord les contours, dessine d'un trait juste et classique – on y reviendra – puis meule les couleurs, d'une main qui retransmet ce que l'émotion lui transmet. Quand Gervaise peint, c'est une neuroanatomie des émotions, oui, pas l'esquisse de leur théorie. Ce qu'il doit reconnaître, dans sa toile, c'est le mouvement, les strates du ciel, ses contrastes. Tout doit bouger, sur le mur de celui qui acquerra la toile, à condition qu'il sache être patient : quand on regarde un tableau, il faut lui laisser le temps de l'effet, sinon c'est de la consommation. Il est parfois en guerre contre tout, Franck Gervaise, parce qu'on l'a catalogué classique – donc – et, malgré un succès plus que d'estime, des projets florissants et des toiles chez des personnalités comme Thierry Marx – ou une envoyée à Murat, qu'il adore – ne se considère pas reconnu à sa juste valeur dans un marché qui préfère glorifier le conceptuel et le discours qui va avec. On se croirait dans « Escalier C », sublime film oublié, où Robin Renucci, qui incarne un critique d'art assassin, déclare la guerre, en plein vernissage, aux imposteurs de l'art contemporain, mais c'est un autre sujet. Franck Gervaise a 50 ans depuis peu, ça a été dit, et peut s'enorgueillir d'un premier demi-siècle réussi : l'Agrégation d'Arts Plastiques réussie – avec un 12 en philosophie, lui qui n'en avait jamais fait – deux beaux enfants épanouis, un mariage avec leur mère transformé en amitié durable, des expositions remarquées, dont certaines pérennes, lui permettent de vivre un peu de son « vrai métier », ce peintre de la lumière, comme il s'auto-définit, pourrait s'installer sur ses rentes et ses lauriers, mais le vannetais d'adoption regimbe et aimerait tout envoyer valser. Tout dézinguer, comme la bourgeoisie catholique de sa ville déteste qu'on le fasse. Parce que l'homme, comme tout artiste exigeant, est profondément insatisfait, lesté, encore, par des pans entiers d'adolescence nietzschéenne, les rêves d'Übermensch. Il confie rêver souvent de scènes d'abandon, qu'il n'aurait pas anticipées, se voit profondément perdu dans l'ancrage nécessaire et systématiquement, à le remettre en question. Il n'aime pas ne pas plaire, mais craint qu'on l'aime plus pour ce qu'il donne à voir que pour ce qu'il est réellement. Quelles sont ses muses, à Franck Gervaise ? Les amoureuses qui se bousculent et dont il se lasse ou celle qu'il espère encore trouver ? L'amateur de geste arthurienne, qui s'est perdu dans Brocéliande, volontairement, pour trouver seul la fontaine de Barenton, sait que dans la quête, seul compte le (difficile) chemin, mais ne se résout pas à la fatalité. Sans doute parce qu'elle le meut, dans les trois axes artistiques qu'il a choisis : les « Horizons » (le mot n'appartient à personne, mais comment ne pas penser à Dominique A, qu'il adore aussi), où le mince trait de la côte sauvage s'efface devant des ciels bas et lourds, écrasants, dont certains points rougeoient, en dessous ; les « Forêts », sortes de verticales multicolores nées d'une déchirure et d'un collage, cet « heureux incident » qui arrive parfois aux artistes ; et « K'nowhere », qu'on assimile trop vite à Hopper (même s'il ne s'en défend pas), des zones commerciales ou des routes prises de nuit. L'amateur de Lynch s'y retrouve, le romantique (au vrai sens du terme, amour, mort, temps et élément naturel mêlés) préférera les Horizons, mais l'artiste, lui, parfait sa panoplie. Et ses supports. Citant Van Gogh, dont il adopte parfois le chapeau de paille au prix d'une ressemblance troublante, il explique que l'aquarelle, cet art si méprisé, peut être diabolique : parce que c'est un mélange de hasard et de maîtrise, parce qu'on le contrôle pas toujours et qu'à n'importe quel moment, on peut la perdre. Et ne jamais la récupérer, comme on le fait d'un pastel à l'huile ou à l'acrylique. Les yeux tirés, il consulte le papier, se demande si le Ciel fait du prétexte : souvent, ses amis lui envoient des MMS pour lui dire qu'ils l'ont reconnu, quelque part, en se promenant. Tout cela nécessite une grande confiance en soi, doublée d'un doute immense, toute l'équation de l'artiste, son égotisme : se fermer parfois aux autres pour mieux leur donner ensuite. Quand il vient à Ouessant, en plein hiver, c'est pour se confronter aux éléments autant qu'au silence qui habite l'île. Chercher dans d'une enfilade de nuages, de la dureté des roches ou d'un soir orangée sur Lampaul, qu'il faudra recréer. Pourquoi lui y arrive-t-il mieux que tous ceux qui s'y essaient, c'est le mystère de la création ou, pour dépasser le cliché, l'intention qu'on lui consacre : la part de sacrifice qu'on concède à l'œuvre, qui nous empêche de vivre, parfois. L'ancien coureur cycliste – que les clopes enchaînées n'empêchent pas de garder la forme, malgré la spondylarthrite ankylosante mise à mal par de longs moments immobiles – sait qu'une échappée n'est valable que si l'on en a mesuré les impondérables en amont, vents contraires ou possibles suceurs de roue, et qu'à cinquante ans, on a le privilège de prendre le temps là où il est, plutôt que de se précipiter. De temps à autre, il se risque à l'auto-conviction, puis en sourit : un jour de 2014, en face d'un écrivain, il découvre une chanson – l'homme est plutôt orienté sur les anglo-saxons – qui parle d'un autre bord à rejoindre, « avant que la vie ne se défile ». C'est évidemment pour ça qu'un artiste œuvre : non pour sa propre postérité, mais pour se dire, à la fin de sa vie, qu'il a vécu et créé, et que rien que ça justifie le temps qu'il a passé ici. Des Gervaise – la métonymie est toujours meuleuse – on en trouve un peu partout, dès lors qu'il a attiré l'intention et le regard. On en offre même, c'est dire la confiance qu'il inspire. De celle qui lui manque et dont on souhaiterait même, si c'est pour ça, qu'elle continue de lui manquer.

(Laurent Cachard)